Apprendre et la cohabitation interculturelle

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Entretien avec Dominique Wolton
Apprendre la cohabitation culturelle

 

Directeur de recherche au CNRS et directeur de la revue Hermès, membre du Haut conseil de la Francophonie Dominique Wolton est spécialiste des rapports qui se tissent entre culture, société, politique et communication. Ardent défenseur de la francophonie, il en voit les aspects prometteurs aussi bien que les imperfections. Il en parle avec une grande liberté de parole…

 

Janvier-février 2006 - N°343

 


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Le caractère massif du vote de l’Unesco, le 21 octobre 2005, sur la protection de la diversité culturelle vous a-t-il surpris ?

C’est un vote historique qui montre l’ampleur des progrès accomplis dans ce domaine. Quand la France a commencé à parler d’exception culturelle en 1985, la réaction dans le monde a été nettement hostile. Même au sein de l’Europe, à l’époque, l’idée n’était pas bien accueillie. Le changement de vocabulaire - on parle aujourd’hui de diversité culturelle - a été bénéfique. Mais surtout on a pu assister à une extraordinaire maturation des esprits en vingt ans. Aujourd’hui, à l’exception d’Israël et des États-Unis, le monde entier s’est prononcé en faveur de la diversité culturelle. Même si ce texte n’a pas de valeur contraignante, il implique que partout on veillera à respecter la diversité culturelle, et ce dans les deux sens. Les pays du Nord, d’abord désireux de résister à l’impérialisme culturel américain, vont aussi devoir connaitre et respecter les cultures du Sud, car les pays économiquement défavorisés ne le sont généralement pas dans le domaine culturel.

Au sujet de ce vote, les journaux ont signalé que la France et le Canada avaient milité pour l’adoption de ce texte…

L’action commune des 63 États de la francophonie n’a pas été valorisée. On a préféré parler de deux pays, aussi influents soient-ils. Cela traduit l’absence de reconnaissance des élites politiques et des médias. Les élites des pays francophones n’ont pas la fierté d’appartenir à ce mouvement, qu’elles considèrent à tort comme un Commonwealth du pauvre.

À quelles conséquences politiques doit-on s’attendre ?

Je ne vois pas d’autre solution que de construire une cohabitation culturelle. Je préfère cette expression - plus modeste - à celle de multiculturalisme. Le multiculturalisme désigne une société capable de gérer efficacement les relations entre les différentes communautés, ce qui n’arrive pratiquement jamais. Il existe une telle méfiance, une telle méconnaissance entre les peuples que rechercher pour commencer une cohabitation pacifique constitue un objectif réaliste. Comprenez bien qu’il ne s’agit pas d’un encouragement au communautarisme. Le dispositif est le même que celui de l’Onu. Il s’agit seulement de reconnaitre les cultures et de les inscrire dans un cadre démocratique. L’abolition des distances physiques à laquelle a abouti la modernité ne rapproche pas les points de vue, mais révèle au contraire l’importance des écarts culturels entre les peuples.

Vous défendez la francophonie comme une voie d’avenir. Quel rôle peut-elle jouer ? Peut-elle transformer les hasards de l’Histoire en laboratoire de cohabitation culturelle ?

La francophonie a deux noyaux historiques. Le premier s’est formé lors de la conquête des mers par la France aux XVIIe et XVIIIe siècles. Dans la même période, d’ailleurs, l’Angleterre, l’Espagne et le Portugal se sont livrés à un type similaire de prospection. Cette première francophonie a été balayée dans les esprits par les conquêtes du XIXe siècle. On ne cite aujourd’hui que l’Afrique, l’Asie, le Proche et le Moyen-Orient. Quand on regarde une carte, on y découvre de nombreux points d’appui antérieurs, dans l’océan Indien, au Nouveau Brunswick ou en Louisiane pour l’Amérique. La redécouverte de la francophonie consiste à passer par-dessus l’histoire du XIXe siècle pour retrouver toutes les racines culturelles de ces territoires. Le prochain Sommet qui va se tenir à Bucarest, donc en Europe, a l’avantage considérable de montrer au monde que les points d’ancrage de la francophonie dépassent les frontières qui se sont dessinées au XIXe siècle. Largement étendue géographiquement, cette mosaïque de cultures permet d’expérimenter grandeur nature l’apprentissage de la cohabitation culturelle, qui va devenir une nécessité pour la planète.
Cela ne me dérange pas que certains pays adhérant à la francophonie ne soient pas francophones au sens linguistique du terme. La francophonie s’ouvre à des pays qui font la demande d’y adhérer. Ce qui compte c’est la démarche de ces pays, le fait qu’ils s’intéressent à des valeurs portées par la langue. Même si, en ce qui concerne l’accès à la démocratie, le bilan est nuancé (peut-être plus que dans le Commonwealth), du côté de l’équipement public, en particulier dans le domaine sanitaire ou dans celui de l’éducation, la francophonie laisse des traces nettement positives. Le bilan des mutations en profondeur de la société n’est pas mauvais. Beaucoup de travail a été accompli en peu de temps. C’est en 1986 que nait la Francophonie institutionnelle avec le 1er Sommet, qui s’est tenu à Paris. Mais la Déclaration de Bamako, qui fonde en quelque sorte la Francophonie politique, date de 2000. C’est récent et nous avons peu de recul pour porter des jugements. Il convient de rester modeste. En très peu de temps, on est passé de la défense de la langue à celles des cultures. Ensuite c’est la problématique de la démocratie avec la défense des droits de l’Homme qui a pris le devant. Aujourd’hui les objectifs englobent également la solidarité et le développement durable. Avouez que beaucoup de chemin a été accompli en peu de temps.
Et voilà qu’au moment où elle est parvenue à se doter d’institutions qui commencent à être reconnues au niveau international, la francophonie doit rebrasser toutes les cartes en fonction de la mondialisation. Même bouleversement pour l’Europe construite à 15 et qui doit repartir à 25 et bientôt à 28. L’Europe et la Francophonie ont un point commun, c’est de ne pas avoir le temps d’attendre. Le mouvement de l’histoire va plus vite que les constructions qu’elle suscite. Celles-ci se voient obligées d’évoluer en s’ouvrant, tout en préservant leur noyau dur.

La francophonie rassemble des pays anciennement colonisateurs et des pays jadis colonisés. Comment passer pour ces derniers de la décolonisation à la mondialisation ?

C’est effectivement le rôle majeur de la francophonie que d’essayer de permettre à tous d’effectuer convenablement ce passage. La première condition est de sortir le cadavre du placard et d’écrire l’Histoire sans tabou en évoquant de part et d’autre de la Méditerranée la colonisation et la décolonisation, les guerres d’indépendance et les politiques qui ont suivi.
Ensuite, il faut considérablement développer la traduction, former une grande quantité de traducteurs pour donner corps à la diffusion de la diversité culturelle… Les traductions viennent en appui et en complémentarité au multilinguisme des individus, chacun devant parler trois ou quatre langues.
Pour l’instant la Francophonie intervient au niveau diplomatique. Face à la mondialisation, est-ce que cette action est suffisante ? Je ne le pense pas. La société civile n’est pas assez mobilisée, les grandes entreprises ont leur rôle à jouer. Et puis il y a un troisième cercle qui est insuffisamment valorisé, c’est celui des militants, professeurs, entrepreneurs, journalistes. Les francophones ne se parlent pas entre eux. Alors qu’ils peuvent établir un dialogue en-dehors du contentieux des différents pays avec la France.

Concrètement, dans quel secteur va-t-on voir les choses évoluer ? Quel rôle par exemple peuvent jouer les entreprises ?

Il va d’abord falloir veiller à la sauvegarde de la diversité linguistique. Rares sont les pays où le français est langue maternelle. Donc, se battre pour la francophonie, c’est se battre pour la persistance de la langue maternelle, pour l’apprentissage de la langue de communication internationale qu’est l’anglais et pour, au minimum, l’apprentissage d’une troisième langue : une grande langue régionale en Afrique et/ou le français. L’avenir implique ensuite d’arrêter la concentration des industries culturelles et de favoriser les industries culturelles nationales : presse, édition, radio, télévision, cinéma, danse, etc. Quant aux entreprises classiques (Air France, Renault, Total…), elles doivent prendre conscience qu’elles sont porteuses d’une identité culturelle et la mettre plus souvent en avant qu’elles ne le font actuellement.
Enfin, il va falloir trouver des principes de coopération. Les différentes aires linguistiques et culturelles, que ce soit l’Europe avec ses vingt-cinq langues, le Maghreb, le Machrek, l’Amérique latine… vont chercher à construire des modèles séduisants de coopération. Les aires culturelles, telles que l’hispanophonie, la lusophonie et la francophonie, constituent des regroupements essentiels à valoriser. De plus, ces espaces ont tout intérêt à renforcer entre eux les points de contact en profitant par exemple de leur commune appartenance à la famille des langues romanes.

Quel pourrait être le rôle des professeurs ?

Il est capital. L’apprentissage des langues se fait par leur intermédiaire. La formation des traducteurs leur revient. À cet aspect traditionnel du métier s’ajoute une fonction extrêmement importante aujourd’hui : celle de faire contrepoids à l’engloutissement des jeunes par la machine. Il y a là un enjeu fondamental : éviter qu’Internet ne se substitue à l’éducation. Le rôle du professeur est essentiel pour faire comprendre l’importance des rapports humains et apporter la profondeur de l’Histoire. C’est le professeur qui est capable d’introduire des comparaisons, d’ouvrir à l’altérité. C’est lui qui permet de passer de l’information à la communication. Plus il y aura d’Internet, plus il y faudra parallèlement d’interactivité humaine.

Propos recueillis par Françoise Ploquin


À lire

Dominique Wolton est l’auteur de nombreux ouvrages publiés chez Flammarion, dont
- Penser la communication,1997
- L’autre mondialisation, 2003
- Il faut sauver la communication, 2005

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